A qui appartiennent les Alpes?
Au-dessus de Sierre, les trois tours d'Aminona symbolisent, depuis plus de trente ans, l'urbanisation des Alpes avec, en arrière-fond, les pics rocheux qui cachent la Plaine-Morte. A ce tableau spectaculaire, le mystérieux oligarque Sergueï Polonski veut ajouter un complexe touristique de grand luxe: hôtel 5-étoiles, immeubles d'appartements, patinoire...

Pour la petite commune de Mollens, c'est la perspective d'un investissement de quelques 250 millions de francs. Un élu local et des architectes ont fait le voyage à Moscou, il en sont revenus les yeux pleins d'étoiles et armés de quelques arguments pour obtenir une dérogation à la fameuse Lex Koller. De nouvelles discussions enflammées sont d'ores et déjà programmées.

Y a-t-il un risque de bradage du sol? Dans quelles circonstances faut-il accepter des exceptions à la loi qui limite l'achat, par les étrangers, de résidences secondaires? La situation de la région de Crans-Montana est-elle comparable à celle d'Andermatt, où l'investisseur égyptien Samih Sawiris a obtenu de Christophe Blocher et du Conseil fédéral les autorisations spéciales pour construire un complexe de 3000 lits?

Dans les Alpes vaudoises et valaisannes, le projet d'Aminona, comme une demi-douzaine d'autres, incite à relancer la réflexion sur la Lex Koller et, de manière plus générale, le développement des régions alpines ou l'aménagement du territoire national. Sur le Haut-Plateau comme à Villars, Nendaz ou Bruson, les investissements prévus se chiffrent par centaines de millions et sont, pour la plupart, consentis par des groupes étrangers. Face à cette tendance récente, les réponses simples n'existent pas. Ce qui explique d'ailleurs sans doute, le changement rapide et inattendu des politiques sur le sujet.

On peut certes déplorer le bétonnage de la montagne, souligner l'augmentation des prix des logements entraînée par l'arrivée de ces riches vacanciers, s'interroger sur la pérennité de cette forme de tourisme. A l'inverse, on peut arguer que ces grands ensembles sont préférables à la construction dispersée de nuées de chalets individuels qui bouffent du terrain et nuisent, plus que les gratte-ciel alpins, à la beauté des paysages. Sans oublier les emplois enduits. Reste l'essentiel: ces choix doivent faire l'objet d'un débat démocratique.

S'il veut obtenir les autorisations nécessaires, Sergueï Polonski devra aussi répondre aux questions de la population. Il lui faudra donner de solides garanties aux autorités locales et cantonales; comme à la Confédération qui, au final, tranchera. Les mœurs parfois sauvages des milieux des affaires en Russie, la discrétion de l'oligarque qui, jusqu'ici, a fui les médias, ne l'ont pas préparé à cet exercice. Il ne sera d'ailleurs pas le seul à expérimenter une grande première: pour Eveline Widmer-Schlumpf aussi, comme responsable de la Lex Koller au gouvernement, le cas d'Aminona aura le goût d'un rite initiatique.

Editorial signé Alain Jeannet,
rédacteur en chef de L'Hebdo
(paru ce 10 janvier 2008)

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