Pascal Fauchère: On vous dit casanier. Reclus comme un moine?

Grzegorz Rosinski: Ma façon de travailler, et donc de vivre, implique que mon intégration se fait à de très long terme. Je vis et je crée entre midi et 5 heures du matin. Boire l’apéritif avec mes amis est un luxe. A ce titre, la réception de la Commune de Mollens est un très grand honneur, surtout qu’on n’est jamais prophète en son pays et que j’adore ce village. Il n’y a en tout cas rien de religieux dans cette solitude. Je suis croyant à ma façon. J’ai un caractère contradictoire et je suis contre toute forme de domination. Mais je ne souhaite parler ni de religion, ni de sexe, ni d’argent! (rires)

Vous êtes totalement libre?
Disons que je peux choisir. Tout le contraire du snobisme. Si je n’ai pas envie de manger du caviar, je ne le fais pas car je n’aime pas ça. Je suis écolo, mais qui peut m’interdire d’avoir une 4X4 en hiver à Mollens? La prison, ce ne sont pas les murs mais les frontières inculquées à l’imagination. Moi, je voyage dans ma tête. On y voit mieux que dans la réalité. Sur place, on est souvent déçu. Ce n’était pas si grand, pas si coloré que ce qu’on imaginait…

D’origine polonaise, ressortissant belge habitant dans une Suisse francophone non membre de l’Union. Le vrai symbole européen?
Le nombril est la partie centrale d’un individu, mais il n’est pas pour autant la personne elle-même… Cela dit, ma méfiance envers la politique est très justifiée. J’ai côtoyé 40 ans l’absurde du régime communiste. Alors, par rapport à l’Europe, je suis un peu sceptique. On agit avec les peuples comme lors d’un mariage de raison. L’amour suivra-t-il?

Dessinateur, illustrateur, peintre, créateur ou artiste?
Mon fils parlait d’usine à images sur ces cartes de visite que je n’ai jamais utilisées. En fait, le terme qui me correspond le mieux est illustrateur, car je suis très lié à la littérature. E j’ai les moyens de la vérité. Dans l’art, ceux qui n’ont aucun talent ne peuvent que mentir. C’est souvent vrai aujourd’hui pour la culture contemporaine. A qui faire encore confiance ? C’est à nouveau une immense pièce de théâtre absurde où les critiques artistiques traduisent le langage conceptuel de leurs amis en des termes encore moins parlants pour le public ! Les vrais mots sont professionnalisme et qualité.

Vous rencontrez Thorgal: que lui dites-vous?
«Comment ça va? Tu te démerdes avec tous tes soucis?» Vous savez, je n’ai aucun sentiment pour un personnage qui ne m’appartient d’ailleurs pas. Dès qu’il est efficace, je lui souhaite longue vie. L’objectif est d’être le plus crédible possible. 

L’histoire que vous aimeriez absolument illustrer?
Il serait absurde d’utiliser la BD pour illustrer une histoire vraie. Car je n’y étais pas. La force de la BD est dans son pouvoir d’illustrer des histoires imaginaires auxquelles on donne de la crédibilité. Jusqu’é faire dire au public : l’illustrateur y était ! Pour cela, je dois visualiser et construire avec le texte. De ce point de vue, j’ai déjà tout fait. A part du porno ! J’ai voulu essayer de l’érotisme mais à mon âge, je ne le connais encore pas assez pour éviter les pièges des standards et des vulgarités. En  plus, c’est de l’argent gagné trop facilement…

Bientôt 66 ans. Le mot «retraite » a-t-il un sens pour vous?
Je suis à la retraite, mais je suis toujours sous pression. Car d’autres ont encore besoin de moi. S’il y a un dérapage, c’est la catastrophe, notamment en matière de délais.

Un 30e Thorgal en vue donc?
Oui, le premier avec le scénariste Yves Sentes. Il s’intitulera «Moi, Jolan». La mise en chantier a débuté en août 2006 et l’album sortira vraisemblablement en octobre. Les générations ont changé, l’époque a changé, l’histoire recèle de nombreux nouveaux personnages et c’est l’enfant Jolan qui tient le rôle principal. Il n’y a pas de raison d faire une nouvelle série «Jolan, fils de Thorgal». Thorgal n’est pas vraiment mort…

>> Le site de Thorgal